Rempart antique de Cularo

 

En rive gauche de l’Isère, non loin de la confluence de la rivière avec le Drac, l’agglomération de Cularo était implantée au sein de marécages (Colardelle 1986), en plaine entourée du massif du Vercors au sud, la Chartreuse au nord et Belledonne à l’est.

L’agglomération du Haut-Empire est quasi-inconnue : aucun édifice monumental n’a été mis au jour ou n’est simplement suspecté. Au regard de quelques vestiges lapidaires trouvés, tout laisse pourtant penser à quelques monuments publics : bases, fûts, chapiteaux de colonnes de grandes dimensions, cadran solaire.

De fait, la superficie de la ville ne peut être que supposée, plus grande que la surface ceinte par le mur de l’Antiquité tardive.

 

Origine de l’enceinte

L’enceinte tardive de l’agglomération de Cularo a le mérite d’être bien connue à la fois en raison d’une inscription relevée au XVIe siècle (CIL, XII, 2229 ; ILN, V-2, 366) ainsi que par la mise au jour de divers tronçons.

 

DD. NN. IMP. CAES. GAIVS AVREL.VALERIVS DIOCLETIANVS PP. INVICTVS AVGVSTVS ET IMP. CAESAR MARCVS AVREL. VALERIVS MAXIMIANVS PIVS FELIX INVICTVS AVG. MVRIS CVLARONENSIBVS CVM INTERIORIBVS AEDIFICIIS PROVIDENTIA SVA INSTITVTIS ADQVE PERFECTIS PORTAM VIENNENSEM HERCULEAM VOCARI IVSSERVNT

Dans la seconde dédicasse, PORTAM ROMANAM IOVIAM remplaçait PORTAM VIENNENSEM HERCVLEAM.

« Nos deux maîtres, l’empereur César Gaius Aurélius Valérius Dioclétien, pieux, heureux, invincible auguste et l’empereur César Aurélius Valérius Maximien, pieux, heureux, invincible auguste, après la construction des murailles de Cularo avec leurs édifices intérieurs, ouvrage de leur prévoyante sollicitude, heureusement entrepris et achevés, ont donné à la porte du côté de Vienne le nom de porte Herculea…/… ont donné à la porte du côté de Rome le nom de porte Jovia »

(Baucheron, Gabayet, Montjoye 1998, p.53)

 

Vue restituée de l’enceinte (Baucheron, Gabayet, Montjoye 1998, p.73)

Citons Bernard Rémy et Jean-Pascal Jospin évoquant l’origine de l’enceinte de la ville antique :

Sous le règne conjoint de Dioclétien et de Maximien, à une date d’achèvement indéterminée entre le 1er avril 286 et le 1er mars 293 (ILG 16), Grenoble fut dotée d’une puissante enceinte qui enserrait la ville sur environ neuf hectares. Elevé par le pouvoir impérial, qui a pris l’initiative des travaux et les a financés (« les empereurs (…), dans leur prévoyance, (ont) commencé et achevé la construction des murailles (…) ») dans une période où les barbares germains n’étaient plus menaçants, le rempart, dont la construction a été soignée, avait un certain rôle défensif (contre les brigands et d’éventuels envahisseurs), mais sa signification symbolique était beaucoup plus importante. Il affirmait aux yeux de tous que Cularo avait accédé au rang éminent de chef-lieu de cité. Cette promotion s’inscrit dans le cadre des grandes réformes administratives de l’Empire réalisées par Dioclétien à la fin du IIIe siècle. (…)

La vaste cité de Vienne fut alors divisée en trois nouvelles cités : Vienne, Grenoble et sans doute Genève. Pendant longtemps, on a affirmé sans aucune preuve que le changement de statut de Grenoble était dû à Gratien (375-383) et que la ville avait pris le nom de Gratianopolis pour remercier l’empereur de cette faveur. C’est une conception insoutenable. D’une part, il est exclu que les empereurs aient financé les fortifications – très soignées – d’une simple agglomération (uicus), qui n’était pas directement exposée aux invasions barbares ; dans la première moitié du VIIe siècle, l’évêque Isidore de Séville n’écrivait pas autre chose dans ses Etymologies ou Origines, lorsqu’il donne sa définition de uicus : « le uicus tire son nom seulement des habitations même ou bien du fait qu’il a seulement des rues sans remparts ». D’autre part, si Grenoble avait continué à dépendre de Vienne, les inscriptions des portes n’auraient pas manqué de le mentionner. Or, seul le nom de Cularo a été indiqué sur la pierre. La promotion de Genève à cette même date n’est pas prouvée, mais l’hypothèse de Denis van Berchem est au moins très probable.

(Rémy 2008)

 

Description

Les premiers tronçons de l’enceinte mis au jour présentaient un tel état d’altération qu’Adrien Blanchet pouvait affirmer que « la muraille n’avait pas d’assises régulières ; elle était formée de cailloux roulés du Drac et de l’Isère, noyés dans un mélange de briques pilées et de chaux grasse ».

Au contraire, l’enceinte construite en petit appareil et sans arase de brique s’étend sur une superficie de 9 ha. La forme patatoïde, elliptique, comprend une succession d’une trentaine de tours semi-circulaires, espacés de 20 à 25 mètres.

La courtine présente une largeur relativement constante de 4 m, dont les fondations sont parfois un peu plus larges (4,50 m) et reposent sur des pieux en bois. Ces éléments assurant une stabilité à l’édifice, ainsi que le soin de son parement font de la fortification de Cularo un exemple d’enceinte honorifique.

Nos connaissances de la ville sont trop réduites pour pouvoir dire si l’habitat se limitait désormais à l’espace intramuros (Pelletier 1974 ; Rémy 2002).

 

L’étude archéologique du rempart dans l’emprise des fouilles de la place Notre-Dame et de l’ancien évêché et ce qu’on en connaît en d’autres points de la ville montrent une réelle homogénéité des différentes parties de l’ouvrage, qui va dans le sens d’une réalisation rapide de l’ensemble. Ces observations sont corroborées par les études de R. Rebuffat qui a montré que les enceintes de cette époque ont été érigées dans un bref laps de temps.

Il est entendu que l’idée d’une « construction hâtive » exécutée sous la pression des événements à Grenoble comme ailleurs, ne saurait tenir : le soin évident apporté à l’ouvrage la dément catégoriquement. L’adaptation des techniques au terrain, et la qualité des fondations en particulier, indiquent au contraire un savoir-faire manifeste réclamant une maîtrise qualifiée servie par une main d’œuvre abondante.

(Baucheron, Gabayet, Montjoye 1998, p.55)

 

Le tracé

Assez bien connu en raison des nombreuses destructions, le tracé de l’enceinte peut être assez fidèlement restitué :

En partant de la tour, au sud de la mairie, dont la base est romaine, le rempart suivait la façade de ce bâtiment et des maisons qui font face au jardin de la ville, jusqu’à l’établissement de bains où il sert de terrasse ; de là, il arrivait à l’extrémité septentrionale de la place Grenette, à quelques mètres de laquelle se trouvait la porte jovienne. Le rempart, passant à travers la cour Teisseire, longeait la rue des Vieux-Jésuites, traversait la place Sainte-Claire près de la rue Pertuisière ; il se dirigeait ensuite parallèlement à la rue Vaucanson, coupait la rue de la Paix, la rue Bayard et passait derrière le chœur de Notre-Dame où on l’a démoli, vers 1871, pour bâtir une sacristie. Il se dirigeait ensuite vers le Nord à travers l’évêché jusque vers le milieu de la place Notre-Dame, à l’entrée de la rue Chenoise où se trouvait la porte Herculéenne. De là, à l’entrée de la rue Chenoise où se trouvait la porte Herculéenne. De là, parallèlement à la rue Chenoise, sous le massif des maisons situées entre cette rue et la rue Brocherie, il passait sous la tour de l’hôte Saint-Guillaume. Il coupait ensuite la rue Renauldon, bordait la place des Cordeliers jusqu’au Palais de Justice dont il suivait une partie de la façade du côté du quai ; il traversait ensuite la prison, arrivait jusqu’à l’angle formé par le Théâtre et la maison Giroud et rejoignait enfin le point de départ. Le périmètre aurait ainsi environ 1.160 m.

(Blanchet 1907)

 

Restitution de l’enceinte de Grenoble – extrait de la Carte archéologique de la Gaule

Le fossé

            Ainsi qu’il est possible de le voir sur certaines représentations modernes, l’enceinte était pourvue d’un fossé dès la période antique :

 

A la différence de celui de l’enceinte, le tracé du fossé ne saurait être restitué dans son intégralité. Les quelques données dont nous disposons sont issues de sondages et autorisent tout au plus à cartographier une courte section de l’escarpe dans le secteur de la cathédrale, à restituer approximativement un profil transversal sur le site de l’ancien évêché et à établir très ponctuellement l’intégralité du profil au sud de la fortification, place Sainte-Claire. Un complément d’information a été obtenu par des analyses sédimentologiques qui ont permis d’identifier l’origine de l’alimentation en eau et de reconstituer une chronologie relative de la sédimentation du fossé. Cependant, l’essentiel des données a été acquis par la lecture des coupes stratigraphiques et par des campagnes de carottages qui ne permettent d’avancer aucune datation absolue pour ces différentes phases. Ainsi, la conjugaison des données recueillies livre moins un instantané du fossé à la fin du IIIe s. qu’elle ne reflète l’aboutissement d’un long processus d’évolution. Du fait des curages successifs, dont on est incapable de retracer la chronologie, on est conduit à considérer que le remplissage du fossé témoigne surtout de son activité au cours du Moyen Âge et même, pour le secteur de la place Sainte-Claire, du XVIe s.

Le creusement du fossé a été réalisé à la surface d’un site de plaine alluviale constituée de dépôts de débordement sablo-limoneux de l’Isère. Epais d’environ deux mètres, ils ont été intégralement excavés jusqu’aux graviers sous-jacents, trop résistants pour être entamés. La réalisation du fossé est très probablement contemporaine de la construction de l’enceinte. (…) Le tracé restitué proposé pour l’escarpe est donc approximatif. Il rend compte, cependant, d’une implantation générale caractérisée par un écart prononcé entre fossé et rempart dans les parages de la porte Viennoise, écart qui va se réduisant progressivement vers l’est jusqu’à ne plus mesurer que 60 cm.

(Baucheron, Gabayet, Montjoye 1998, p.47-49)

 

Les fondations

Des pieux de chêne implantés au fond de l’excavation constituent la base de la fondation. Ils ont été enfoncés jusqu’à la surface du substratum caillouteux et s’organisent, en plan, suivant un quadrillage approximativement parallèle au rempart. Quarante-trois pieux – pour certains, le terme de piquets serait plus proche de la réalité – établis suivant un maillage régulier d’environ 30 cm de côté, ont été observés dans le fond d’un sondage. Leur diamètre varie de 4 à 12 cm pour une longueur comprise entre 1,20 et 1,30 m. La pointe, de section carrée, a été taillée sur 30 à 50 cm, le corps étant simplement écorcé.

 

Matériaux de remploi

Des blocs architecturaux du Haut-Empire ont été mis au jour dans le blocage des portes. Peut-on supposer que des destructions aient eu lieu lors de l’édification de cette enceinte ou s’agit-il de récupération d’édifices ruinés ? Aucun élément ne permet d’infléchir pour une hypothèse plutôt qu’une autre.

Quoi qu’il en soit, les remplois mis au jour lors des destructions de tronçons du rempart se composent d’une meule de moulin, d’éléments de monuments funéraires des deux premiers siècles ou fragments de marbre.

 

Mutations tardives

Un bâtiment à portique, qui se trouvait à proximité immédiate de la porte et s’accolait en partie à la fortification a été réaménagé au cours du Ve siècle pour accueillir le groupe épiscopal dont le baptistère. A cette occasion, la poterne qui bordait la porte a aussi été remaniée.

 

Destruction tardive de l’enceinte

            L’enceinte de Grenoble a été détruite en grande partie à partir de la période moderne. Ces destructions se sont poursuivies jusque dans les années 1960.

 

 

  • Bibliographie
    • BAUCHERON, François ; GABAYET, Franck, MONTJOYE (de), Alain. Autour du groupe espicopal de Grenoble. Deux millénaires d’histoire. Documents d’archéologie en Rhône-Alpes. Lyon : 1998.
    • BLANCHET, Adrien. Les enceintes romaines de la Gaule. Etude sur l’origine d’un grand nombre de villes françaises. Paris : E. Leroux, 1907. 356p.
    • GUYON, Jean ; HEIJMANS, Marc (dir.). « Dossier : Antiquité tardive, haut Moyen âge et premiers temps chrétiens en Gaule méridionale. Première partie : réseau des cités, monde urbain et monde des morts ». Gallia, 2006, tome 63.
    • PELLETIER, André ; BLANC, André ; BROISE, Pierre ; PRIEUR, Jean. Histoire et archéologie de la France ancienne – Rhône-Alpes, de l’âge de Fer au haut Moyen âge. Le Coteau : HORVATH, 1988.
    • REMY, Bernard ; JOSPIN, Jean-Pascal. Cular, Gratianopolis, Grenoble. Lyon : Presses universitaires de Lyon, 2008. 141p.

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