L’ouïe au service de l’Histoire : l’archéologie du paysage sonore

            Et si nous appréhendions l’histoire à travers notre ouïe ? C’est ce que propose l’archéologie du paysage sonore. Cette discipline encore très méconnue compte parmi ses représentants la chercheuse Mylène Pardoen[1] qui en donne la définition suivante : L’archéologie du paysage sonore est une science permettant une reconstitution et/ou une restitution d’un environnement sonore dans un espace spatio-temporel donné[2].

Visite de Paris au XVIIIe (quartier du Grand Châtelet)

La pratique de l’archéologie du paysage sonore : entre création et recherche scientifique.

         

Il ne faut pas confondre archéologie du paysage sonore et habillage sonore. Le premier se veut scientifique alors que le deuxième relève plus du domaine de l’illustration. L’archéologie du paysage sonore fait appel au multimédia et aux avancées technologiques en matière de son mais demande aussi un important travail de recherche. Pour la période contemporaine, le problème est moindre puisque des enregistrements audio ou vidéo nous sont parvenus. Pour les périodes plus anciennes, les sources se font plus rares. Il devient alors nécessaire de s’appuyer sur des sources écrites et iconographiques. Le travail sur plan est aussi essentiel pour appréhender l’environnement de la période traitée, savoir ce qui le composait : milieu rural, industriel, commercial, résidentiel. De ce dernier sont établies des « cartes sonores » pour localiser les différents sons.

Une fois la recherche terminée et le paysage sonore bien défini, arrive le travail de reconstitution. La difficulté de cette étape est de rester neutre et objectif face à une discipline qui relève en grande partie du sensoriel. Pour arriver à un résultat le plus plausible et le plus précis possible, l’archéologue enregistre un à un les différents sons composant le paysage et les places sur la carte sonore. Pour son travail sur la reconstitution du quartier du Grand Chatelet de Paris au XVIIIe siècle, Mylène Pardoen affirme que « Tous les sons sont naturels. Ceux des machines, par exemple, ont été captés sur d’authentiques engins anciens. »[3]. Aussi, la hauteur des bâtiments, leurs matériaux de construction, le revêtement du sol, la circulation et les moyens de transport, le climat, etc… sont autant de paramètres à prendre en compte pour créer une ambiance sonore d’un lieu la plus proche de celle d’origine. On parle de spatialisation et de positionnement des sons.

 
Pardoen paris xviii 1

À qui l’archéologie du paysage sonore s’adresse-t-elle ?

 

La valorisation du patrimoine occupe une place importante pour les politiques culturelles de nos villes, de ses musées et de ses autres institutions. La médiation culturelle ne cesse de se développer et, dans la relation triangulaire objet-médiateur-visiteur, cherche à atténuer l’intervention du médiateur pour que la relation objet-visiteur soit la plus intuitive et la plus directe possible.

De nouveaux moyens sont recherchés pour mettre en valeur notre patrimoine et rendre plus ludiques et vivantes les collections des musées. L’archéologie du paysage sonore répond à cette demande en offrant le produit d’une recherche scientifique sur un support sonore. L’ouïe est activement sollicitée par rapport aux autres sens. Cela permet d’appréhender un fait historique, un lieu, une période ou un objet par une mise en abime poussée. Le visiteur est plongé dans un paysage sonore directement en lien avec le propos de l’exposition. Il est donc plus apte à entamer une discussion avec l’objet de l’exposition.

Le produit de l’archéologie du paysage sonore s’adresse donc particulièrement aux musées et aux autres institutions culturelles voulant mettre en perspective le discours de leurs expositions. Aujourd’hui, ce sont surtout les musées d’Histoire qui trouvent dans l’archéologie du paysage sonore un réel intérêt muséographique et scientifique.

Les chercheurs – plus particulièrement les historiens, les ethnologues, les historiens de l’art et de l’architecture, etc. – peuvent également, pour leurs travaux,  mettre  à profit des éléments importants issus des résultats de l’archéologie du paysage sonore.aterloo (18 juin 1815) et Sedan (31 août – 1er septembre 1870).

 

L’archéologie du paysage sonore : deux exemples de projets aboutis.

 

Attardons-nous, pour illustrer cette présentation de l’archéologie du paysage sonore, sur les cas du Musée de l’Armée à l’Hôtel des invalides de Paris et sur le projet Bretez.

Le premier a fait appel à l’archéologie du paysage sonore pour appuyer son propos concernant cinq batailles[4]. L’objectif était de restituer le paysage sonore de ces dernières de manière scientifique pour poser une temporalité alliée aux commentaires de la voix off. Le défi était alors de connaître l’évolution des armées et de leur équipement, les stratégies et les tactiques pour appréhender les déplacements de troupes ainsi que le climat et la géographie des lieux où se sont déroulées les batailles. La recherche historique en amont s’appuya surtout sur la lecture de sources. La prise des sons a été réalisée à partir de véritables armes d’époque lors de campagnes de tirs organisées par le Musée de l’Armée. On relève ici l’importance du travail préparatoire qui occupa les 2/3 du projet.

            Le projet Bretez réalisé par le laboratoire Passages XX-XXI et le laboratoire LIRIS mêle à la fois réalisation 3D vidéo et archéologie du paysage sonore. Son objectif est de restituer le quartier du Grand Chatelet de la capitale au XVIIIe siècle. C’est une véritable immersion dans la ville que propose ce projet où l’on peut se déplacer librement. Pour encore plus de réalisme, le facteur temporel doit être totalement pris en compte et comporter le jeu des saisons. Encore une fois, pour son travail de recherche, les sources écrites et les travaux d’historiens ont été fortement sollicités jusqu’à offrir soixante-dix « tableaux sonores » du Grand Chatelet. Ce projet a été présenté à la Cité des Sciences à l’occasion du salon Initiatives SHS comme proposition d’outil de valorisation du patrimoine et des collections en particulier pour les musées.

 

            L’archéologie du paysage sonore a encore de beaux jours devant elle. Elle promet aux musées une nouvelle conception de leurs expositions et de nouvelles possibilités muséographiques et scénographiques. Elle permettra aussi au visiteur une nouvelle approche de l’Histoire tant par une immersion visuelle que sonore au cœur de celle-ci.

 


[1] Mylène Pardoen est devenue chercheuse en musicologie après une carrière dans l’armée. Elle consacre son temps aux musiques militaires et à l’archéologie du paysage sonore en travaillant à la fois à l’ISH (Institut des Sciences de l’Homme) de Lyon, au laboratoire Passages XX-XXI et comme chercheuse associée au CHR / La DéHiS.

[2] Mylène Pardoen, L’archéologie du paysage sonore – c’est quoi ? – https://sites.google.com/site/cvpardoen/archeologie/neige

[3] Laurence Cailloce, le journal du CNRS, écouter le Paris du XVIIIème siècle, juin 2015. https://lejournal.cnrs.fr/articles/ecoutez-le-paris-du-xviiie-siecle

[4] Rocroy (19 mai 1643), Fontenoy (10 mai 1745), Austerlitz (2 décembre 1805), W

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