2015 - 6 novembre - Grenoble fortifiée

A la découverte de Grenoble fortifiée, une visite de Yann Bonfand (doctorant Grenoble Alpes).

 

Le rendez-vous est donné au Stade des Alpes.

Au-delà d’une simple commodité de point de rassemblement, ce choix s’explique pour ses aspects symboliques : historiquement les grands édifices de cet acabit ont pu servir de bastions plus ou moins fortifiés, mais quid de Grenoble qui, ceinte dans ses fortifications successives, a longtemps manqué de monuments publics. Jusqu’au XIXe siècle.

Trois grandes périodes – disons trois grands ensembles de fortifications - sont distinguées au cours de la visite, pour autant l’approche chronologique n’est pas préférée : l’état qui nous est le plus aisément accessible, celui encore manifeste à la fameuse « Bastille » atteste des réfections et constructions du XIXe siècle.

Un parcours s’appuyant sur la nécessité d’une restructuration de la fortification au cours du siècle dernier permet de mieux prendre la mesure de Grenoble et de son urbanisme alangui. Et les nombreux bonds chronologiques opérés lors de la visite visent à pointer les phases de stagnation, de dynamisme et les grandes constructions qui persistent dans le paysage urbain.

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GRENOBLE au XIXe siècle

Ainsi, la ville de Grenoble jusqu’au début du XIXe siècle est présentée au cours de la visite comme une « Petite ville de frontière ».

« Petite ville »

Les limites communales étaient alors légèrement plus petites que les actuelles : les communes à l’ouest telles que Saint-Martin-le-Vinoux, Fontaine débutaient à mi-chemin entre le Drac et le cours Saint-André (actuel Jean-Jaurès), terrain qui n’est annexé qu’en 1862.

La population se caractérise par une relative stagnation du XVIIe au XIXe siècle, presqu’inférieure à 20 000 habitants pour atteindre 23 000 en 1830 et s’accroitre d’environs 4 000 habitants tous les 10 ans. Ainsi Grenoble accueille près de 40 000 personnes en 1870.

Cette stagnation s’explique principalement par l’enceinte moderne – celle que François de Bonne, futur duc de Lesdiguières, fit construire à partir de 1591 (30 ha) et qui se voit agrandie d’environ 15 hectares par son beau-fils, François de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières lui aussi. Cet espace enceint ne représente qu’une petite partie de l’emprise communale, jouxtant immédiatement l’Isère et se tenant à distance de la grande plaine qui s’ouvre au sud.

« De frontière »

Grenoble se situe à la frontière des Etats Sardes – la Savoie, dont l’annexion à la France ne se fera qu’en 1860 – d’où la nécessité de maintenir des structures militaires opérationnelles.

Ces structures militaires sont à la base même de la topographie de la ville comme la visite permet de s’en rendre compte : elles conditionnent l’organisation urbaine, la répartition du patrimoine foncier et délimitent des espaces qui lui sont spécifiques (l’actuel polygone scientifique est l’ancien polygone d’artillerie, le champ de tir).

Si Grenoble se caractérise par un rôle commercial d’importance (dès l’Antiquité, en sa qualité de station du Quarantième des Gaules) et notamment grâce à sa position stratégique de cluse donnant accès aux cols alpins vers l’Est et à la vallée du Rhône vers l’Ouest, l’industrie en est massivement absente à de rares exceptions près (ganterie, chapellerie et ciment).

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Ajoutons que la petite ville connaît un réveil tardif qui s’explique en partie par sa localisation excentrée.

La ville est contrainte, enclavée dans la cluse de Grenoble, elle est environnée par un territoire indompté. En effet, immédiatement au sud, elle s’ouvre sur une grande plaine avec ruisseaux et canaux, persécutées par le Drac et l’Isère qui se prêtent facilement aux inondations.

Le véritable essor urbain se fait attendre jusqu’au 2nd Empire, permis par l’annexion de la Savoie, le développement des systèmes de communications et de l’industrie ainsi que l’affranchissement progressif des contraintes militaires.

LE GENERAL HAXO (LOUIS PHILIPPE)

Cette Bastille qui domine Grenoble apparaît comme le seul souvenir des anciennes fortifications, elle en marque encore le territoire.

1815. Grenoble est prise par les troupes austro-sardes. La fortification du XVIIe n’est plus efficace et la place-forte que constitue Grenoble est devenue inopérante face à la menace que constitue la Savoie !

La réaction ne se fait que peu attendre : en 1820, la décision d’une reconstruction générale de la fortification est prise et se fait en deux temps. La Bastille fait alors l’objet d’intenses travaux qui se poursuivront jusqu’au 2nd Empire (Casemate de Saint-Laurent ; citadelle du Rabot ; donjon de la partie sommitale). Le maire de Grenoble – Jean-François de Pina de Saint-Didier – demande en 1826 à ce que la fortification soit agrandie arguant le manque de place, insalubrité, dangers, loyers trop élevés, absence d’établissement public !

Bien plus que reconstruite, l’enceinte est de fait agrandie pour atteindre les 80 hectares. Cet accroissement se fait vers le sud où une nouvelle ligne fortifiée se raccorde sur les flancs est et ouest (réaménagés) de l’enceinte moderne. S’ajoutent de nombreuses portes fortifiées, d’anciennes étant conservées (Saint-Laurent ; Porte de France), des corps de garde, bureaux d’octroi, pont-levis, casemates. A ce nouveau tracé correspond la définition de 3 zones de servitude : la première sur 250 m n’autorise aucune construction ; la seconde, s’étendant sur 237 m de plus permettait, avec l’accord de l’armée, des constructions en matériaux périssables avec obligation de destruction sur simple demande ; l’espace au-delà de ces deux zones autorise une construction libre avec nécessité de l’aval militaire pour tout tracé de chaussée ou creusement de fossé. La présence militaire n’en ressort que plus clairement.

Les travaux s’achèvent en 1837. Les anciennes servitudes sont supprimées.

Déclarée d’utilité publique, la construction de cette fortification – on s’en doute – se heurte à de nombreux problèmes, impliquant les nécessaires expropriations, toutes les difficultés liées aux divers raccordements (axes de communication, fontaines, canaux, portes) ainsi qu’aux financements (en eux-mêmes, les indemnisations, l’entretien… au regard des faibles moyens de la ville qui pourtant se dit vouloir aider et prête à consentir à des sacrifices). Autant de soucis qui ne seront réglés que vers 1853.

Nouvellement fortifiée, les portes de Grenoble sont fermées la nuit. Ce n’est qu’en 1862 que diverses pressions (notamment liées au chemin de fer) permettront de faire que quelques portes de la ville sont ouvertes de 4h à minuit.

DEVELOPPEMENT DE L’URBANISME : LE POIDS DE L’ARMEE

La fortification construite, la stagnation persiste cependant. Il faudra attendre pas moins de 4 décennies pour que se développe et prenne corps l’urbanisation de la nouvelle ville ! Les raisons en sont multiples et résident pour partie dans la nature des terrains de la nouvelle enceinte qui se prêtent à de trop nombreuses contraintes (nature du sol ; appareil législatif ; salubrité à cause des ruisseaux) d’autant plus que l’ancienne fortification est longue à araser : l’armée ne la rétrocède que 10 ans après son déclassement ! La conséquence non négligeable est que la bourgeoisie préfère construire à l’ouest, hors des murs, où les contraintes sont moindres, le terrain moins cher et la gare à proximité ! Les terrains sont bons car peu chers (car pas cultivables), en zone non-inondable (le Drac ayant été endigué) et permettent d’échapper à l’octroi ! En outre, un pont suspendu en 1825 permet de rejoindre la route de Valence !
 

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Entre droit de regard et nécessaire accord, l’armée exerce un rôle majeur : tout projet urbain doit se faire avec l’accord du ministre de la Guerre (Maire Bériat adresse des demandes en 1835 pour constructions d’immeubles).

La présence militaire se manifeste aussi dans le choix de lieux et de l’ampleur de ses structures. De nombreux emplacements sont réservés pour l’implantation de casernes (Bonne, Dode, l’Alma, …) notamment sur les pourtours de l’enceinte (les anciens terrains de l’église) et une place d’armes à la hauteur de la ville est définie.

LE CAS DE LA GARE : LE DILEMME DE L’OCTROI

La ligne Lyon/Avignon est décidée en 1846. Grenoble sera en dehors des grandes voies ! Il faut alors se raccorder à la ligne ferroviaire à défaut d’être sur son tracé. Le choix se porte sur Saint-Rambert en 1853 (inaugurée en 1858), à mi-chemin entre Valence et Lyon (déviation sur Valence en 1863 et Montmélian en 1864).

L’implantation de la gare constitue un véritable problème. Où la localiser ? A proximité d’une porte, la législation liée aux zones de servitude s’y oppose ; l’armée désirant maintenir les glacis dégagés. Plus à l’ouest, la gare permettrait la constitution d’un faubourg concurrent à Grenoble qui éliminerait qui plus est la perception de l’octroi par son éloignement. A nouveau, un choix intermédiaire est décidé, dans la deuxième zone de servitude. Un raccordement nécessaire est tracé par un cours rectiligne (actuel cours Félix Vialet) en 1860 qui s’arrête net en attendant la percée des fortifications. La porte Random est inaugurée en 1868…

L’urbanisation du quartier de la gare sera timide jusqu’en 1870 puis, face à la constitution des deux « villes », un nouveau trait d’union est décidé en 1880 par la destruction de ce flan ouest de l’enceinte moderne afin de poursuivre le tronçon de la ligne sud jusqu’au Drac.

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VIEILLE-VILLE : STAGNATION JUSQU’EN 1880

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Entre rive droite et rive gauche, les fortifications ont marqué l’évolution urbaine. Du quartier Saint-Laurent à la place Grenette, en passant par la Tour de l’Isle, la place Notre-Dame ou le Jardin de ville, la visite fut l’occasion de revenir sur l’évolution de tous ces points clefs de la ville, de l’Antiquité au XIXe siècle, rassemblant pas à pas les diverses pièces du grand puzzle urbain.

LA PLACE D’ARMES : L’ABOUTISSEMENT DE L’ART URBAIN DU XIXE

L’actuelle place Verdun est l’aboutissement de cette visite : la nouvelle place d’armes. Grenoble qui avait manqué de structures publiques s’en voit maintenant dotée. 
La place d’armes est une synthèse urbaine de la société de part les bâtiments qui y sont directement représentés (¼ représentation du pouvoir avec la préfecture ; ¼ enseignement et culture avec l’université et Musée/Bibliothèque ; ¼ armée (siège de la division, école d’artillerie, palais du gouverneur) ; ¼ immeubles de rapport) ainsi que les structures publiques avoisinantes (banque de France, Museum en 1849, Temple protestant en 1866, …).
Cette diversité apparait aussi par la variété stylistique immédiatement représentée avec le néo-gothique, le style néo-renaissance ou néo-classique et 18e.
 

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Face aux nombreux problèmes rencontrés tout au long de son histoire : militaires, sanitaires, risques naturels, isolement ; ainsi qu’au regard des nombreuses contraintes : manque d’industries, fortifications et zones de servitudes… il est possible de dire que Grenoble est une réussite urbaine !

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