2015 - Mars - Conférence d'épigraphie - Marianne Béraud

CONFERENCE DU JEUDI 9 AVRIL 2015

 

Marianne Béraud

(allocataire-monitrice en histoire romaine, Université Grenoble II)

 

« Autour des épitaphes de Titullia Antonia. Les cénotaphes d’une famille luchonnaise au IIIe siècle après J.-C. (Aquae Onesiae, Gaule Aquitaine) ».

 

 

Photo de m b2raud

 

 

            Ce dossier épigraphique fait l’objet d’un article publié par M. Béraud dans la revue belge Volumen. Il traite de cinq inscriptions lapidaires du IIIe siècle de notre ère trouvées en divers endroits  à proximité de Bagnières-de-Luchon, sur l’ancien territoire d’un peuple romanisé, les Onésiens (Aquae Onesiae), en Gaule Aquitaine. Ces dernières illustrent les dédicaces mémorielles d’une famille luchonnaise.

Au sein du corpus épigraphique, trois inscriptions célèbrent la même femme, Titullia Antonia, élément peu commun puisqu’il est assez rare qu’un même individu soit attesté sur plusieurs documents funéraires. Par ailleurs, la présence de trois inscriptions honorant la même femme implique que pour une d’entre elle le corps de l’individu était présent, et que pour les deux autres, il s’agissait de cénotaphes, c’est-à-dire des dédicaces célébrant la mémoire du défunt malgré l’absence du corps. Les deux autres inscriptions sont dédiées aux parents de Titullia Antonia : Valeria Hermione, sa mère, et L. Titullius Antonius, son père.        

À partir de ces exemplaires épigraphiques, M. Béraud invite à nous interroger sur la manière de penser la memoria dans le cadre funéraire à travers diverses problématiques sous-jacentes : pourquoi trois inscriptions honorifiques ont été réalisées pour une même personne ? Pourquoi à l’intérieur d’un même cadre familial des épitaphes sont abandonnées au profit de nouvelles ? Comment l’analyse épigraphique permet de suggérer une interprétation chronologique et une approche compréhensive de la memoria ?

Les cénotaphes de Titullia Antonia

La première inscription (CIL, XII, 340) a été découverte à Saint-Aventin, commune voisine de Bagnères-de-Luchon.  Il s’agit d’une inscription en l’honneur de Titullia Antonia, dédiée par Valeria Hermione, sa mère :

 

 

 

 

D(is) M(anibus) / Val(eria) Herm/ione Titul(liae) / Antoniae / fil(iae) karis/sim(a)e.

 

Aux dieux Mânes. Valeria Hermione à Titullia Antonia, sa fille chérie.

 

 

1ere inscription titullia antonia cil xiii 00340

 

L’analyse de la première inscription présente un intérêt paléographique particulier permettant d’apporter des éléments chronologiques. En effet, la spécificité de la lettre « a » est conforme au style cursif observable à Pompéi durant la seconde moitié du IIIe siècle de notre ère. L’absence du « a » pour le terme « karissime » est également révélatrice d’une datation tardive venant s’accorder avec celle proposée par la paléographie.

 

La seconde inscription (CIL, XIII,336) a été trouvée à Garin également proche de Bagnères-de-Luchon, et honore une nouvelle fois Titullia Antonia, et elle est cette fois-ci dédiée par son époux, C. Montinus Pompeius :

 

 

2eme inscitpion titullia antonia cil xiii 00336

D(is) M(anibus) / Titulliae / Antoniae G(aius !) / Montin(us) Pom/peius uxori karis/sima(e) posuit.

 

Aux dieux Mânes de Titullia Antonia. C. Montinus Pompeius, pour son épouse chérie, a posé.

 

 

La réalisation d’une seconde inscription pour Titullia Antonia témoigne d’une famille disposant de moyens financiers considérables pour la commande de deux plaques  ̶  dont la seconde est minutieusement ornée  ̶  dédiées à la même personne.

            La troisième inscription (CIL, XIII, 364), aujourd’hui perdue, avait été découverte à Bagnères-de-Luchon, et la description de son décor ainsi que la lecture de l’inscription  nous sont renseignées par les mentions des épigraphistes du XIXe siècle. À nouveau, Titullia Antonia fait l’objet d’une troisième inscription honorifique. Le début de l’inscription a été restitué mais le texte conservé nous informe sur l’âge de son décès :

 

L(ucius) Titullius / Antonius / uxori pien/tissim(a)e / et Antoni/ano fil(io) du/lcis(simo).

 

L. Titullius Antonius, pour son épouse très pieuse, et pour Antonianus, le plus doux des fils.

 

 

5eme inscription l titullius antonius cil 13 00332

Essai d’interprétation pour une approche de la memoria

            À travers l’analyse épigraphique de ces cinq inscriptions il est possible d’attester, excepté pour la première, d’une volonté des membres d’une même famille de créer un ensemble funéraire harmonieux à travers diverses inscriptions commandées en série.

            Par ailleurs, cette commande en série des plaques invite à ce questionner sur la chronologie de ces épitaphes.

 

Essai chronologique

Il semble judicieux de partir de la 3eme inscription (CIL, XIII, 364) qui mentionne l’âge de décès de Titullia Antonia, 21 ans, impliquant que la plaque ait été réalisée après la mort de la jeune femme ce qui permet d’avancer l’hypothèse qu’elle a été la dernière à être confectionnée.

La 1ère inscription (CIL, XIII, 340) est probablement le premier cippe à avoir été érigé du fait de sa piètre facture qui diffère des quatre autres inscriptions.

Les 4ème (CIL, XIII, 331) et 5ème (CIL, XIII, 332) inscriptions  mentionnent toutes deux des dédicaces, une en l’honneur du père de Titullia Antoniet a dédiée par son épouse ; l’autre, à l’inverse, honore la mère de Titullia Antonia et est dédiée par son époux. Le renvoi de ces deux inscriptions est un élément indiquant qu’elles ont été pensées pour fonctionner ensemble, donc réalisées au même moment et ce du vivant des deux individus.

Pour finir, la 2ème inscription (CIL, XIII, 336), dédicace de C. Montinus Pompeius à son épouse Titullia Antonia, vient remplacer la première inscription faite par la mère, Valeria Hermione, à sa fille. De fait, si la seconde inscription vient substituer la première, cela implique que la mère est probablement décédée, raison pour laquelle l’époux de Titullia Antonia se voit en possibilité d’ériger une nouvelle dédicace honorant une seconde fois la même personne, Titullia Antonia, sa femme. Cette inscription intervient donc après la 4ème et la 5ème réalisées lorsque les individus étaient encore en vie et avant la mort de Titullia Antonia.

 

Ce dossier épigraphique porte un intérêt particulier puisqu’il dévoile une stratégie mise en place par chaque individu pour honorer la memoria de Titullia Antonia. Cette stratégie est rendue possible grâce aux pierres tombales qui fonctionne comme un jeu d’échos pensé du vivant des individus et réfléchi pour leur postérité future.

Ainsi, il est possible de parler d’une véritable animation de la memoria qui témoigne, pour reprendre les mots de M. Béraux, « d’une société de pierre où les défunts dialoguent entre eux ».

Localisation d couverte pitaphes

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